Certaines ou certains attendent le roman annuel d’Amélie Nothomb, moi j’attends l’essai de Bruno Patino avec impatience pour en faire la chronique et vous partager ma passion. Si le thème a été traité de nombreuses fois dans la littérature professionnelle de ces dernières années, Bruno Patino nous donne l’occasion de nous poser et réfléchir dans une synthèse didactique portée par un style plaisant.

Il vous faudra 1h45 soit le temps de trajet pour aller de Courbevoie (la ville de naissance de l’auteur) jusqu’à Rouen, pour lire cet essai de 196 pages : « Le temps de l’obsolescence humaine » de Bruno Patino, publié chez Grasset en 2026, un livre qui a remporté prix La Tribune Dimanche de l’essai.

Présentation du livre par l’éditeur

« La révolution numérique atteint son apogée, celle des intelligences artificielles. Nous sommes désormais pris en charge. Les outils et les algorithmes nous interpellent, nous encadrent, nous guident, choisissent à notre place. Répondent aux questions que nous ne nous posions pas. Jouent avec nous. Se jouent de nous. Cette dernière révolution nous laisse amers et épuisés. Nos cerveaux sont saturés de dopamine, ne connaissant ni vide, ni repos. Tout comme nos yeux, nos doigts, nos corps. Nos vies sont fragmentées, à l’image du monde. Peut-être devenons-nous des mines à ciel ouvert, aspirés et malmenés par le monde de la donnée, au cœur du d’une réalité qui semble elle-même s’effacer ?
Telle n’était pas la promesse du progrès et nous voici pris de vertige : sommes-nous entrés dans une nouvelle civilisation, à la croisée du sommeil perdu, de l’hypnose et de la soumission ? Ou bien vivons-nous la dernière heure de l’homo sapiens ? »
Dans la foulée de ses grands succès (La civilisation du poisson rouge, Sortir du bocal, Submersion), Bruno Patino nous livre un court essai prophétique, plein d’idées, d’hypothèses, de portraits, de lectures, de solutions.

Pourquoi lire le nouveau livre de Bruno Patino « Le temps de l’obsolescence humaine »

Parce qu’il complète une œuvre que je suis avec fidélité. Après « La civilisation du poisson rouge », « Tempête dans le bocal » dont j’avais fait la chronique et « Submersion », que je présentais comme la conclusion d’une trilogie, Bruno Patino revient sur le sujet qui l’habite depuis presque une décennie : les effets du numérique sur nos vies, nos attentions et, cette fois, notre nature même. Ce nouvel essai n’est donc pas un quatrième tome annoncé, mais un prolongement presque naturel, comme si l’auteur ne pouvait s’empêcher de continuer à observer et à nommer avec talent ce qui nous arrive. C’est précisément cela qui me passionne dans la lecture de Bruno Patino.

Parce qu’il pose une hypothèse plus radicale que ses précédents livres. Là où « Submersion » parlait de notre difficulté à choisir dans un monde saturé (comme en écho à ma tendance le client sera Scrolleur), « Le temps de l’obsolescence humaine » va plus loin : ce n’est plus seulement notre attention ou notre discernement qui sont développés, mais la question de savoir si l’espèce humaine elle-même n’est pas en train de devenir obsolète face aux intelligences artificielles. Le titre un peu dramatisant est toutefois à prendre très au sérieux : Patino s’interroge sur le passage d’une économie de l’attention à ce qu’il nomme une « économie de la relation », dans laquelle chacun de nous sera, d’une manière ou d’une autre, en lien avec des agents IA. « Vous avez aimé l’économie de l’attention ? Vous adorerez l’économie de la relation, nous affirment les empires numériques. Une économie qui prospérera à partir de l’investissement que nous consentirons à faire dans nos liens avec la machine, le nombre de tâches que nous ne pourrons plus exécuter sans elle, de la confiance que nous lui accorderons et qui lui permettra de nous proposer des produits et des services qu’elle présentera comme des solutions à nos problèmes. » précise l’auteur.

Parce qu’il propose une grille de lecture simple et puissante en trois actes. L’ère de l’accès (1989, la promesse d’un Internet universel), l’ère de la propagation (le smartphone, l’économie de l’attention), puis l’ère de l’imbrication (les IA génératives, qui mêlent l’humain et la machine, le vrai et le faux). Cette typologie en trois temps, à la fois historique et prospective, est le genre de développement que Bruno Patino sait forger pour aider ses lecteurs à nommer ce qu’ils vivent confusément : exactement ce qui m’avait marqué dans ses précédents essais (et que je réutilise régulièrement dans mon exercice de tendances client annuel). « L’ère de l’accès a ouvert l’économie de la disponibilité, au risque du piratage. L’ère de la propagation a vu le triomphe de l’économie de l’attention, au prix de la dépendance. L’ère de l’imbrication annonce l’économie de la relation, et la crainte de la manipulation. » écrit-il.

Parce qu’il n’est ni ennuyeux ni complaisant. Bien que beaucoup plus sombre que les autres, on retrouve dans cet essai la même capacité à mettre des mots simples sur des phénomènes complexes, sans sombrer dans le seul catastrophisme : l’auteur laisse toujours entrouverte une porte de sortie, une invitation au discernement plutôt qu’à la résignation. Il multiplie les références à la culture contemporaine, voire à la popculture (Philip K. Dick,…), ce qui n’est pas pour me déplaire personnellement. Je place les écrits de Bruno Patino dans la même catégorie que ceux de Charles Pépin, un de mes auteurs favoris (lire ma chronique du livre La rencontre de cet auteur). Tous les deux ont une façon plaisante de mêler portraits, hypothèses et références culturelles.

Parce qu’il questionne directement les professionnels de la relation client. Il me semble toujours utile et essentiel de lire des essais un peu plus costauds que des livres blancs écrits par l’IA ou regarder des vidéos de soi-disant expert.e.s. Alors, oui, c’est plus exigeant, c’est moins drôle, mais ça nous met à l’abri de la perte de discernement et de l’insensibilité. Bruno Patino évoque un qualificatif issu d’une publication d’une ancienne de Facebook : les Careless People (les gens sans scrupules, inconscients, ou de façon triviale « ceux qui s’en foutent »), en parlant des patrons de la tech. Notez que ce livre a été traduit en français et son titre est « Des gens peu recommandables ». Ce sont les personnes décrites dans ce livre qui créent des outils dont on se sert tous les jours désormais, des outils qui « miment l’empathie », captent notre attention et nous rendent dépendant. Bruno Patino nous alerte (en citant Derek Thompson) sur notre entrée dans le siècle « anti-social, une époque où les machines nous éloignerons les uns des autres, et où nous trouverons inconfortable de passer du temps avec nos semblables. » L’auteur conclut son essai par ces mots : « Il nous faut envisager un ordre d’Intelligence Artificielle centré sur l’être humain, et qui soit au service du lien. (…) Un autre destin est possible, si nous arrivons à mettre les nouveaux instruments au service de l’humain et du bien public. Nous entrerons alors dans l’ère de l’imagination, bâtie non en remplacement de l’ère de l’information, mais sur ses fondements. » L’économie de la relation, décrite par Patino, où chacun sera pris en charge par des agents conversationnels, interroge nos métiers de la relation client, du service client et de l’expérience client à l’heure de l’IA générative et des agents autonomes. La lecture de cet essai doit nous alerter sur la capacité de la machine à nous éloigner de nos clients, nous endormir sur les conséquences de nos choix de technologies et nous faire perdre pied par rapport au réel. Bruno Patino cite l’auteur de science-fiction Philip K. Dick qui nomme « Black iron prison » (la prison de fer noire) cet « environnement factice qui nous entoure sans que nous ne soyons plus capables d’en percevoir la présence ». L’essai de Bruno Patino est une lumière dans cette prison, une clé pour en sortir, un viatique pour notre voyage à l’air libre dans l’expérience client.

Je vous recommande la lecture de ce nouvel essai de Bruno Patino et pour le commander tout de suite, suivez ce lien.

Retrouvez sur mon blog mes chroniques de ses précédents ouvrages :

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1224è billet du blog Sens du client, le blog des passionnées et des passionnés de relation, de culture et d’expérience client. Il décrypte les pratiques, tendances et convictions qui transforment réellement l’expérience vécue par les clients.

Thierry Spencer est conférencier et expert reconnu de la relation et de l’expérience client. Auteur du blog Sens du client depuis 2006, consultant et cofondateur de KPAM Next, il intervient auprès des entreprises pour décrypter les attentes des clients – via son exercice de tendances – et inspirer des pratiques concrètes sur le thème de la culture client.